Pierre Cohen : « Je n’accepte pas la politique de J-L Moudenc guidée par l’individualisme et le repliement sur soi »

Pierre Cohen, Président du groupe Socialiste de la Mairie de Toulouse, a accordé un interview au journal « Objectifnews » :

Comment vous sentez-vous deux mois après l’échec des municipales ?
Beaucoup mieux. Ce qui a été le plus dur à vivre finalement, ça a été le changement de rythme. Beaucoup de travail, de nombreux dossiers à arbitrer, beaucoup de décisions importantes à prendre et puis brutalement, plus grand-chose. Il a donc d’abord fallu s’habituer à changer de rythme, reprendre l’habitude de dormir un peu plus que 4 ou 5 heures sans culpabiliser.

Les municipales ont été un choc pour vous?
Il faut être très honnête. Je m’étais construit mentalement pour supporter le choc au cas où l’on perdrait, pour ne pas craquer le soir même et pour éviter de ne pas être digne. Je crois que j’ai assez réussi. L’important, après, c’était de ne pas tomber dans la revanche, ça n’a pas été simple parce que tout n’était pas naturel. Tout le monde connaît l’épisode de la présidence du groupe à Toulouse Métropole. Claude Raynal l’a prise. J’ai eu quelques discussions avec François Briançon pour la présidence du groupe à la Mairie. Tout n’était pas évident. Quelques-uns pensaient qu’a priori je devais prendre du champ. D’autres pensaient qu’il était important que je prenne la responsabilité de l’opposition.

Vous vous êtes senti remis en cause personnellement ?
Oui, bien sûr, à propos de mon caractère. Ce qui est terrible parce que je suis quelqu’un de très gentil ! Je n’arrive pas à comprendre qu’on me reproche mon caractère. J’ai une certaine autorité mais je ne sais pas comment on peut gérer une ville comme Toulouse si on n’est pas autoritaire. C’est ma conviction. Pour le reste, j’assume mes décisions. On aurait pu faire autrement mais j’assume tout. J’assume la façon dont le BHNS a pu créer le désordre dans un quartier. Le fait d’avoir trop voulu un projet d’agglomération et une vision à moyen terme par rapport à une réponse purement immédiate et un peu plus électoraliste, je l’assume.

À quel moment avez-vous senti que vous alliez perdre ?
Entre les deux tours. Le décalage de 6 points a été un signal. En théorie, nous avions la réserve de voix nécessaire mais il manquait la dynamique qui nous aurait permis de rassembler les Verts, le Parti de gauche, l’extrême gauche qui avaient voté en masse en 2008. Nous sommes dans un climat national où le PS, mais aussi toute la gauche, ont été sanctionnés sévèrement. Et je rappelle que 180 villes de gauche de plus de 9.000 habitants sont tombées. Si Mélenchon faisait autant que nous, on dirait qu’il y a un problème de casting, d’offre politique, de représentation. Ce n’est pas le cas. Ça veut dire qu’il y a un problème de fond et un fort abstentionnisme de gauche. Quand on arrive à des pourcentages d’abstention comme aux municipales ou aux européennes, c’est grave. Dans certains pays, il y a des gens qui meurent pour pouvoir voter.

Vous avez le sentiment que les Toulousains ont été injustes en ne vous réélisant pas ?
J’ai vraiment en effet l’impression de ne pas avoir été au même rythme que les électeurs. Ils étaient dans une période de désespérance individuelle, liée au contexte national. Nous, nous construisions la ville et nous avions besoin de 12 ans pour réaliser l’essentiel de ce que l’on voulait faire. De son côté, Jean-Luc Moudenc a parfaitement réussi son coup avec une liste constituée à moitié par des « antis » : anti-BHNS, anti-tram, anti-aire des gens du voyage, anti-construction dense. Tout cela ne fait pas une politique mais cela fait, à un instant T, une majorité. Moi, je n’accepte pas cette politique guidée par l’individualisme et le repliement sur soi. Refaire un métro intramuros c’est un repliement sur soi. Pour moi c’est un véritable danger qui va bloquer tous les projets pendant 15 ans car il n’a pas les moyens de le faire. Or, il faut équilibrer les moyens de transports pour éviter l’asphyxie totale. Pour le moment, l’asphyxie est toujours partielle mais elle peut devenir totale.

Au cours de la campagne, la dynamique était plutôt du côté de Jean-Luc Moudenc. Qu’est-ce qui n’a pas marché finalement ?
Peut-être le fait d’être un peu trop rassuré par les sondages. Peut-être que la confiance nous a amenés à ne pas mener une campagne assez agressive et précise. Nous avons présenté un projet de fond et nous avions en face de nous un projet marqué par l’individualisme et des promesses assez démagogiques. Par ailleurs, Jean-Luc Moudenc s’est entouré de nouveaux militants liés à l’opposition au mariage pour tous. Il a aussi profité d’une dynamique de gens qui haïssaient le gouvernement. On ne va pas le lui reprocher, c’est exactement ce qu’on a eu lorsque Sarkozy était au pouvoir. La question est de savoir si on est dans une approche d’offre de services vis-à-vis des électeurs ou si c’est la construction d’un projet sur le long terme. Ça fait partie peut-être de l’analyse générale du système politique actuel.

Avez-vous reçu des messages de soutien après votre échec ?
Oui. François Hollande, Martine Aubry, Lionel Jospin, Bertrand Delanoë.

Que vous a dit François Hollande ?
Il m’a dit que vu l’ampleur des dégâts, il pensait qu’il y avait une part de responsabilité nationale, ce qui montre qu’il est quand même assez lucide. On n’a pas parlé que de Toulouse. On a également évoqué l’avenir et lui est convaincu que ce qu’il propose est la seule solution. Je partage son avis car la bataille de l’emploi est la meilleure des batailles pour lutter contre le FN.

Aujourd’hui, si vous aviez été député, vous auriez voté le pacte de responsabilité?
Oui, même si je ne partage pas certaines choses. Mais j’aurais voté parce que je considère que dans le climat actuel, ne pas le faire, cela aurait été faire le choix de la dissolution. Et moi, la politique du pire, je ne peux pas.

Au sein du PS, certains se sont-ils détournés de vous ?
Non, en plus j’ai gardé mes responsabilités nationales alors que ce n’était pas évident de perdre une élection et de rester président des élus socialistes (Pierre Cohen est président de la Fédération nationale des élus socialistes et républicains FNESR, NDLR). D’abord Harlem Désir puis Jean-Christophe Cambadélis m’ont donné leur confiance. Je travaille sur la réforme, qui est un vaste sujet, je suis membre de droit du bureau national du secrétariat national du parti. Je souhaite participer à ce que doit être la nouvelle dynamique du PS dans sa façon d’être et de penser. On doit obligatoirement réfléchir à ce que doivent être les 3 prochaines années. On ne peut plus être complètement inféodés à un président de la République et un Premier ministre, il faut donner du souffle.

Les socialistes toulousains sont-ils sortis traumatisés des municipales ?
Oui, c’est sûr. D’abord, parce que les militants étaient très impliqués et puis parce qu’un certain nombre travaillaient dans les structures municipales. Vous savez, les militants ne sont pas toujours cools, il y a eu des reproches individuels, des critiques.

Est-ce que le PS local a dressé une analyse de cette campagne et de cet échec ?
Chaque section s’est réunie évidemment pour faire le point, avec des propos assez forts, dans tous les sens. Nous ferons un séminaire avec tous les militants de Toulouse le 30 juin. L’objectif c’est qu’en octobre, après les sénatoriales, nous organisions une université d’été pour savoir quelle forme prendra l’opposition, la dynamique socialiste.

Comment vous voyez votre avenir politique personnel aujourd’hui ?
D’abord dans la construction de cette opposition. Il faut qu’elle existe car sous des apparences de gens ouverts, ils sont très durs, conservateurs et parfois ils travestissent la vérité. L’objectif, c’est de montrer qu’on avait un projet avec du contenu, du sens, qu’on était sérieux, responsables afin de ne pas gommer les 6 années précédentes comme le souhaite le maire actuel.

Vous avez déclaré que vous ne présiderez pas le groupe d’opposition pendant l’ensemble du mandat. Vous confirmez ?
Ça c’est faux. Un journaliste a mal compris quand j’ai dit que j’étais déterminé pour les 3 premières années. Mais pourquoi les trois premières années ? Ce n’est pas Pierre Cohen qui a décidé que dans 3 ans il serait à la retraite. C’est parce que, dans 3 ans, le contexte politique sera fondamentalement modifié avec la réforme territoriale. Celui qui peut dire quel sera le paysage politique dans trois ans, il est très fort. Ce qui m’intéresse pour l’instant c’est de résister le plus possible pour perdre le moins possible. Après on verra.

A priori, serez-vous candidat aux prochaines municipales ?
Non. A priori, je n’ai aucune raison de l’être mais je ne m’empêche pas de penser que je pourrais l’être. Et puis, dire aujourd’hui, je suis candidat, ce serait d’une prétention… Cela voudrait dire que je suis presque incontournable dans le paysage politique.

Aujourd’hui, Jean-Luc Moudenc estime qu’il manque 100 millions d’euros pour le budget 2014. Quel projet voudriez-vous absolument préserver si vous aviez le choix ?
Il y a des projets auxquels je tiens, par exemple le projet La machine, qui est exceptionnel. Ce qui me fait le plus peur, c’est l’abandon du pragmatisme, notamment dans le domaine des transports. Notre projet était vraiment la réponse la plus adaptée pour infléchir une logique tout voiture.

La majorité au Capitole estime avoir trouvé les finances locales dans un état désastreux, quelle est votre réaction ?
Pour éviter de tomber dans cette mise en scène que je dénonce, il y a trois niveaux d’explication. Le premier niveau, c’est l’état catastrophique dans lequel nous avons trouvé le SMTC. Il y avait un trou de 32 millions d’euros par an et une dette qui passait de 600 et quelques millions à presque 1,4 milliards. Et chaque année, la ville de Toulouse a versé 15 millions d’euros sur son budget de fonctionnement. En gros, on a donné 100 millions d’euros. Si on ne l’avait pas fait, on aurait les 120 ou 130 millions d’épargne qu’il pleure. Le deuxième point, c’est qu’il a fallu investir dans des dossiers majeurs. Je pense aux écoles parce que c’est le plus symbolique car ils n’avaient pas fait leur boulot, ils n’avaient pas rénové les écoles.
La troisième explication, c’est que Jean-Luc Moudenc cherche à faire croire que nous avons dépensé à tout-va parce que la situation est très dure. La baisse des activités, la diminution drastique de la dotation fait que le budget 2014 va être extrêmement difficile. Parce que la situation de la France est difficile et que le gouvernement, que je soutiens, a décidé d’enlever 11 milliards d’euros aux collectivités. Donc, oui, c’est vrai que la situation est difficile et nous aussi nous aurions été obligés de faire quelques économies sur certains projets.

Qu’est-ce que vous pensez des premières semaines de Jean-Luc Moudenc au Capitole ?
Il est exactement comme je le connais. Il est à la fois dans une volonté d’apparaître loin de la politique, pas du tout dogmatique, très centriste, très ouvert, avec des propos très rassurants, avec une volonté d’être concilient et proche des gens.
Mais c’est en fait quelqu’un qui est très dur, il ne laisse rien passer. Tout le monde n’est pas Dominique Baudis. Il a quand même eu quelques décisions très dures vis-à-vis de certains personnels qui n’ont même pas attendu 3 jours avant d’être renvoyés dans les services de l’État.

Henri de Lagoutine parle de grande souffrance au travail et de gens placardisés pendant votre mandat…
Qu’il me donne des noms ! Je trouve cela déplorable, je l’ai déjà dit en conseil municipal quand il est allé mettre en avant le personnel qui disait avoir été obligé de ne plus appliquer la loi sur les mariages gris. Ce qui est complètement faux puisque tout le monde sait que c’est l’élu qui envoie les dossiers à la préfecture et qui peut faire remonter tant qu’il veut. Faites une enquête sur le dialogue social et la politique de ressources humaines pendant 6 ans ! On a trouvé un état déplorable. J’ai recréé un dialogue social, j’ai reconstitué des groupes et en particulier des commissions qui permettaient de faire remonter des cas de souffrances en terme de discrimination, de conditions de travail. Alors, évidemment, la souffrance au travail existe mais elle n’est pas liée à notre politique. Elle est générale et vient d’une désespérance plus large.

Quelle est votre position par rapport au découpage des régions ?
Je suis pour un regroupement avec Languedoc-Roussillon. Je suis convaincu que le binôme Montpellier-Toulouse peut être une entité extraordinaire sur les valeurs de recherche, d’ouverture sur la Méditerranée. On peut être une force à construire entre Paca et Barcelone. Je crois qu’il y a un beau projet territorial et économique à créer.

Même si le président de région est hostile à cette idée ?
Je sais que Christian Bourquin est contre mais il y aura débat. Je donne ma position. On est déjà très proche de Carcassonne. Alors que Bordeaux c’est différent. Même si on a un pôle de compétitivité, on sent bien qu’il y a une concurrence. On n’a pas trop le temps d’avoir des régions avec des concurrences de fond.

Les élus de Toulouse Métropole ont refusé l’abandon du projet d’aire de grand passage de Montredon, quelle est votre réaction ?
Je m’en félicité et j’en conclus qu’ils ont refusé de casser ce qui avait été élaboré dans le dialogue. Le projet d’abandonner une aire destinée aux gens du voyage était une promesse purement électoraliste. Je constate aussi que l’image d’homme consensuel que Jean-Luc Moudenc souhaite donner de lui est déjà brisée.

Interview paru sur le site http://www.objectifnews.com